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Le site qui sonne les cloches

Qui nous fera voir le bonheur ?

Hier, le 6 octobre, au matin de la fête de saint Bruno, fondateur de l’ermitage de la Chartreuse, en allant faire un tour sur Sacristains, j’ai eu la belle surprise de voir un extrait du film de Philip Gröning sur la Grande Chartreuse, Le Grand Silence. C’est un film qui peut plaire ou déplaire, il n’est pas sans défaut, mais c’est sûrement le plus étonnant et le plus radical que j’ai vu. Presque trois heures sans parole, si ce n’est le petit entretien avec le moine aveugle. Philippe Gröning ne prétend pas expliquer la vie cachée de cette communauté d’ermites, il nous la donne à voir et à entendre, il nous plonge dedans sans autres explications que les quelques phrases de l’Écriture sainte ou des écrits des premiers chartreux qui s’affichent de temps en temps.

Après deux heures de ce traitement, éprouvant pour certains et comblant pour d’autres, il nous laisse entendre ces quelques phrases d’un moine aveugle, plutôt âgé. Ce sont des phrases qu’on ne peut recevoir distraitement. Il faut déjà monter le son, faire le silence, tendre l’oreille pour entendre ce qu’il dit. Il faut ensuite accepter d’être dérouté pour recevoir son propos. Ce sont quelques phrases toutes simples en apparence, mais simples parce qu’elles ont été simplifiées par des décennies de vie chrétienne, de vie filiale, de vie monastique, par l’épreuve de la solitude en cellule et de la cécité. Nous pouvons nous attendre à ce que ces «petites phrases», si nous savons les entendre, changent notre regard sur la vie et la mort, sur le bonheur et le malheur, sur Dieu et sur nous-mêmes…

*

«Non, pourquoi avoir peur de la mort ? C’est le lot universel de tous les hommes, ça».

(Je laisse volontairement toutes les aspérités de l’expression orale.)

S’il y a bien quelque chose qui peut nous sembler évident, c’est de vouloir vivre et de redouter la mort. Le chrétien ajoutera avec raison que la mort est une épreuve, qu’elle n’est pas voulue par Dieu, mais qu’elle est désormais le passage vers une vie meilleure. Notre chartreux sait bien tout cela mais il ne prend pas de détour, il va directement vers ce qui est pour lui l’essentiel, l’évidence première :

«Et pratiquement, n’est-ce pas, plus on se rapproche de Dieu, plus on est heureux. Et pratiquement, c’est la fin (la finalité) de notre vie, ça. Plus on se rapproche de Dieu, plus on est heureux, plus on va vite vers Dieu, n’est-ce pas, on se rapproche de Dieu. Et pratiquement, on ne doit pas avoir peur de la mort, au contraire. C’est une grande joie pour nous de retrouver un Père.»

Il fallait oser. Ce qui est le plus important dans la mort corporelle, ce n’est pas l’épreuve qu’elle est, c’est qu’elle est le passage vers une plus grande proximité de Dieu, vers un plus grand bonheur. Alors que la perspective de ce bonheur pouvait nous apparaître comme une consolation dans l’épreuve, voilà qu’elle passe en premier. Ce qui importe désormais, c’est de retrouver notre Père. C’est cela qui compte, c’est cela notre bonheur, être de plus en plus proche de Dieu. Le reste devient alors bien secondaire. Notre échelle de valeurs commence à se renverser.

«Le passé, le présent, c’est humain, ça. En Dieu, il n’y a pas de passé, il y a uniquement le présent. Et quand il nous voit, il voit toute notre vie, déjà. Et c’est pour ça que comme il est un être infiniment bon, il cherche toujours notre bien. Et dans tout ce qui nous arrive, et bien, il n’y a pas à s’inquiéter.

Et je remercie très souvent Dieu de m’avoir rendu aveugle. Je suis certain que c’était pour le bien de mon âme qu’il a permis ça.»

Là encore, le propos peut surprendre ou choquer. Devant l’épreuve du malheur, nous sommes partagés entre deux attitudes. Soit nous disons que Dieu est bon et qu’il est donc innocent de tout cela, soit nous disons que Dieu est Dieu, qu’il gouverne les évènements, et nous sommes tentés de nous révolter contre lui. Mais peut-être que nous sous-estimons Dieu, que nous doutons qu’il puisse faire tourner toutes les circonstances de notre vie en notre faveur, en faveur de notre vrai bien et de notre bonheur. Il est bon de nous laisser affecter par les évènements, de savoir nous réjouir et pleurer. Jésus lui-même s’est réjoui et a pleuré. Mais il y a plus à découvrir. Notre vrai bonheur est au-delà non seulement de notre humeur, mais aussi de notre joie et de notre peine. Le moine ne dit pas qu’il s’est réjoui et qu’il a remercié Dieu au moment où il a compris qu’il devenait aveugle, nous ne le savons pas. C’est souvent une fois l’évènement passé que nous pouvons deviner un peu la bienveillance de Dieu. Et avec le temps, nous pouvons apprendre à sortir de l’inquiétude de ce qui arrive, à comprendre que ce ne sont pas les circonstances de notre vie qui nous donneront le bonheur et à fixer notre attention sur Dieu.

«Ce qui est dommage, c’est que le monde a perdu le sens de Dieu, n’est-ce pas. C’est dommage, ça, parce qu’ils n’ont plus de raison de vivre n’est-ce pas. Si on supprime la pensée de Dieu, bien, pourquoi vivre sur Terre ?»

Il n’y a pas de naïveté chez cet ermite. Il n’écoute certainement pas les informations, il sait pourtant très bien que la vie est souvent difficile et douloureuse. Nous nous rendons bien compte que nous cherchons des consolations, des satisfactions souvent légitimes, qui nous aident à supporter le poids de la vie. Pourtant, lorsque nous vivons dans l’oubli de Dieu, lorsque des sociétés entières s’organisent dans l’oubli de Dieu, nous finissons par ne plus faire de différence entre les satisfactions et le bonheur. Nous devenons terriblement fragiles, livrés aux aléas des évènements parce que nous n’avons plus de raison solide et durable d’être heureux.

«On doit toujours partir du principe que Dieu est infiniment bon et que tout ce qu’il fait, c’est pour notre bien. C’est pour ça qu’on doit toujours être heureux. Donc, un chrétien ne doit jamais être triste. Parce que tout ce qui lui arrive est voulu par Dieu, au moins permis par lui, et pour le bien de son âme. Et bien, c’est l’essentiel pour nous, n’est-ce pas, ça, Dieu qui est infiniment bon, tout puissant et qui nous aide.

Il n’y a qu’à faire ça, et puis… on est heureux.»

Il nous faut alors revenir au principe. Le principe, ce n’est pas le postulat, l’axiome, du rationaliste, c’est le commencement. Au principe de tout, au principe de notre vie, il y a Dieu qui est infiniment bon, qui cherche notre bien, qui ne permet pas que nous soyons écrasés. Lorsque nous sommes éprouvés, il est là. En tout, nous avons à chercher notre bien et notre bonheur qui est de nous approcher de Dieu, avec l’assurance d’un fils ou d’une fille qui se sait aimé. Si nous en arrivons là au terme de notre vie, nous pourrons dire simplement et joyeusement :

Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? »
Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage !
Tu mets dans mon coeur plus de joie
que toutes leurs vendanges et leurs moissons.
Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors,
car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance.
Ps 4, 7-9





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16 Commentaires

  1. Magnifique ! Merci Armagilius.

  2. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Merci

  3. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Belle leçon… Que dire de plus?

  4. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    God is great ! What else ?…

  5. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Je dirai même plus : « Dieu est Amour ! »

  6. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    « fais silence et je t’enseignerai la sagesse. » Job 33,33 (facile à retenir !) En Dieu, il n’y a pas d’amour sans silence et de silence sans amour.

  7. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Dieu est beau! Merci pour ce billet..

  8. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @ C.S. Indhal: je dirais meme plus: Dieu n’est qu’Amour !

  9. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @ Majo: et aussi « Dans le secret tu m’enseignes la sagesse » (Ps 51 (50), 8)

  10. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Que dire ? Je crois que tu m’as fait comprendre quelque chose d’important dans ton billet, que ce moine m’a fait comprendre quelque chose d’important aujourd’hui. J’ai encore un peu de mal à appréhender tout ça mais c’est un peu comme une porte qui s’entrouvre. Dieu et sa bienveillance à notre égard… j’en apprends un peu plus chaque jour.

  11. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    « Il n’y a qu’à faire ça » !

    vaste programme!

  12. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    « Devant l’épreuve du malheur, nous sommes partagés entre deux attitudes. Soit nous disons que Dieu est bon et qu’il est donc innocent de tout cela, soit nous disons que Dieu est Dieu, qu’il gouverne les évènements, et nous sommes tentés de nous révolter contre lui. Mais peut-être que nous sous-estimons Dieu, que nous doutons qu’il puisse faire tourner toutes les circonstances de notre vie en notre faveur, en faveur de notre vrai bien et de notre bonheur. »

    Il y a des gens pour qui le malheur et la souffrance joue une grande part dans leur conversion. La soudaine abondance de grâces qu’ils reçoivent, et dont ils s’aperçoivent qu’ils n’auraient pas été capables de les recevoir sans être préalablement (ou en même temps) passés par ces épreuves, est alors un témoignage extraordinairement vivant de cette phrase, que l’on répète sans forcément en envisager la grandeur : « De tout mal, Dieu tire un bien encore plus grand. »

  13. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    En fait, toute la difficulté est de savoir discerner entre

    lutter contre le mal qu’on peut éviter, et accepter celui qu’on ne peut pas éviter, dans la confiance en Dieu qui peut en faire un plus grand bien,

    ET ne jamais se servir de ça pour justifier le mal, ni à priori, ni même à postériori.

    Car c’est une terrible dérive, qui a les mêmes conséquences que le relativisme, que de dire que le mal porte en lui un bien, car alors, rien n’est vraiment mal . Ne jamais oublier que Dieu n’a pas voulu le mal, qu’il n’a pas créé le mal, et que s’il en fait un bien c’est seulement par amour, pour que le mal n’aie pas le dernier mot. Mais, « malheur celui par lequel le scandale arrive. », gardons-nous de minimiser le mal, et surtout le pire de tous les maux: le péché.

    Je ne résiste pas :

    « . Si le bien cache un mal, le mal cache un bien. Il n’y a donc pas de bien. Pas de mal non plus. Rien que l’éternelle répétition de la relativité de toutes choses. Appliquons cette loi à la morale. L’horreur trouve sa justification. »

    .  » Une chose est de refuser ce qui pourrait ne pas être et qui est. Une autre de refuser ce qui est au nom de ce qui devrait être. »

    .  » Le Christianisme a fait beaucoup de mal en voulant expliquer le mal. Il s’est surtout fait beaucoup de mal. Il aurait gagné à se taire. On gagne toujours à se taire. Dieu se tait. Non parce qu’il est absent, mais parce qu’il n’utilise pas le mal pour parler. Il n’en a pas besoin. Il a d’autres voies. » [ ds "Le silence de Dieu" (B Vergély), pp 44, 19, 29]

  14. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @do

    Vous avez raison, mais il est si tentant de se dire que du mal qui nous atteint va toujours sortir du bien, que Dieu, toujours, reprend la main et nous donne au moins la possibilité (à nous, par nos choix, notre volonté, notre liberté) de faire germer des fleurs sur le fumier que l’adversaire met dans nos coeurs, dans nos vies, dans le monde.

    C’est tentant, en effet d’oublier le part du diable et de notre liberté, donc de notre responsabilité dans tout ce qui arrive. Et de se dire que tout venant de DIeu il doit y avoir du bon.

    Des béquilles que nous donnons à notre fois chancelante, sans doute, mais des béquilles qui peuvent nous porter vraiment, si on n’oublie pas qu’il ne s’agit que de cela, de béquilles.

  15. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @ Franz: Mais oui, je ne dis pas que Dieu ne fait pas de tout mal un plus grand bien bien : il le fait vraiment! Simplement ça ne doit pas nous dissuader de lutter contre le mal, car Dieu fait aussi du bien avec le bonheur, et c’est bien mieux! ça doit seulement nous rendre sereins dans notre lutte contre le mal, car vu la quantité, il y a vraiment de quoi désespérer et se suicider (ce qui d’ailleurs arrive de plus en plus dans cette société sans Dieu!), l’autre alternative étant le cynisme et la justification du mal, donc sa prolifération, ce qui est encore pire…

  16. « La croix demeure pendant que le monde change », étant la devise des chartreux, cela transparaît sans doute le plus dans ce film… dont j’ai discuté pendant une heure avec une personne qui tenait l’accueil à la cathédrale de Grenoble ; elle connaît l’histoire de la grande Chartreuse par cœur et ne cesse de l’approfondir depuis. Le plus saisissant c’était la quantité de symboles évoqués qui passent dans « Le grand silence » (les 7 étoiles de St Bruno se détachant dans le ciel pour ne citer qu’un exemple). Les spectateurs lambda moi y compris ne le remarquent pas forcément au premier abord, ne s’arrêtant qu’à la vue somptueuse des paysages, de la vie quotidienne et des rares témoignages des moines.

    d’ailleurs il faudrait que je prenne le temps de revoir ce film ne serait-ce que pour l’intérêt de la symbolique :) . Quand on regarde un tableau médiéval on se rend compte que l’on manque énormément de connaissance dans ce domaine alors quand on se fie aux témoignages du réalisateur de ce film ça attise encore plus ma curiosité.

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