Pietro de Paoli : « Il faut nous replacer dans le monde en acteurs »
Dans la petite sphère chrétienne (voire catholique), Pietro de Paoli s’impose peu à peu comme une personne singulière. Tout à la fois personnage et auteur de son premier livre Vatican 20351, il porte depuis près de quatre ans des regards pertinents sur l’Église catholique en général et sur sa situation en France. Après s’être essayé à différents styles littéraires (roman, journal, dialogue), l’auteur nous invite dans son dernier livre2 à entrer dans la peau d’un évêque. Dans cet étrange essai, où le récit conduit à la première personne nous incite à nous mettre à une place qui nous est peu coutumière, un certain portrait d’évêque se profile. Certains trouveront le personnage très situé dans des circonstances trop particulières. D’autres découvriront sous les traits du personnage des expériences qui parlent justes.
Pour Sacristains.fr, Pietro de Paoli a accepté de répondre aux questions de Sylvain Brison.
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Sylvain Brison : Tout d’abord, un grand merci cher Pietro d’avoir répondu positivement à notre demande. Vous êtes un auteur « prolifique », pouvez-vous nous dire ce qui a motivé ce nouveau livre ?
PdP : Bizarrement, ce sont mes lecteurs qui, en m’écrivant, me donnent le sujet du prochain livre. J’ai écrit 38 ans…3, après qu’un lecteur m’a dit que Vatican 2035 montrait surtout l’Église « d’en haut ». J’ai décidé que Marc allait devenir évêque après que mes lecteurs ont souligné combien il était dur avec les évêques en général, et le sien en particulier. Alors, je l’ai vieilli d’une grosse douzaine d’années et je l’ai mis en situation, pour voir comment il allait s’en sortir.
SB : Vous venez de le dire, Marc fut le héros de 38 ans… Voici le curé de Villeneuve devenu évêque. Qu’est-ce qui vous semble le plus pertinent dans son histoire ?
PdP : Ce que j’essaie de faire, c’est de regarder les choses à la hauteur de vue de mes personnages. Quand Marc est curé, il a des soucis de curé. Et son premier souci, ce sont ses paroissiens, ceux qu’il voit et ceux qu’il ne voit pas. Et puis, il est un homme, jeune encore, qui affronte une crise de maturité, en voyant son meilleur ami quitter le ministère, au début du livre, et à la fin, en éprouvant la réalité de la vie dans le manque ; il ne sera pas père. Dans 38 ans…, Marc apprend à vivre sans illusions, il éprouve la réalité, dans son âpreté.
On le retrouve à 53 ans, il est évêque. Un petit évêque de campagne ! La réalité sociologique de son diocèse n’est pas très différente de celle de sa paroisse. Il était curé de campagne, le voilà évêque de campagne. A nouveau, je raconte la réalité à la hauteur des yeux d’un évêque, les fonctionnements du diocèse, les difficultés, mais je n’oublie pas que Marc est toujours un homme. J’ai même voulu aller voir de près quel homme il était. Normal, puisque j’étais dans sa peau. Pour avoir accès à cette vérité, je l’ai mis au risque d’une maladie grave, mortelle. Je l’ai mis en état d’urgence. Et puis surtout, j’ai examiné ce qui le fait « tenir », le face à face de l’homme avec son Dieu, sa vie de foi et de prière. Et c’est ce qui m’a été le plus « coûteux ». J’ai trouvé ça très impudique d’entrer dans l’intimité de la vie de prière d’un homme, dans son cœur à cœur avec le Seigneur.
SB : Ce qui frappe le lecteur c’est la dimension incarnée du personnage. Que retenez-vous de cette expérience d’écriture sur le ministère épiscopal ?
PdP : Si je faisais des personnages de papier, mes livres seraient de mauvaises thèses. Et il y a d’autres gens que moi pour en écrire de bonnes. Vous, par exemple.
Mes personnages, je ne les fabrique pas avec des idées mais avec de la chair et du sang. Je suis un auteur cannibale. Je me nourris de la chair humaine de mes amis pour donner une vie aussi réelle que possible à mes personnages. Et puis, ensuite, je rentre dans leur peau. Oui, j’ai « été » évêque de campagne pendant les mois de préparation et d’écriture du livre. Et je peux vous dire que c’est terrible. Terrible parce qu’il y a beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages. Bien sûr, sauf exception, et c’est particulièrement vrai en France, le évêques ne vivent pas du tout comme des « princes de l’Église ». Il y a peu de gratification en terme de notoriété ou de confort de vie. En revanche, il y a beaucoup d’ennuis. On ne parle aux évêques que de ce qui ne marche pas. Contrairement au curé, il n’a plus ce contact vrai, quotidien, charnel avec sa communauté. Les joies pastorales sont rares. D’ailleurs, Marc en a le regret, il continue à essayer de faire un peu « le curé » dans sa cathédrale le dimanche soir.
Je crois que le danger, le malheur du ministère épiscopal, pire que la solitude, qui est le lot de nombreux prêtres, c’est l’isolement. Et puis, encore pire, l’impuissance. Je le vois bien à la réaction de certains prêtres, il y a l’illusion que l’évêque peut changer les choses, qu’il a ce pouvoir là. Mais en réalité, il y a une telle pesanteur des choses, si peu de moyens, que pour l’essentiel, l’évêque est réduit à une quasi impuissance. Il faudrait faire les choses ensemble, au plan national, mettre les ressources et les idées en commun. Mais je rêve sans doute.
SB : Marc n’est-il pas trop pessimiste ?
PdP : Si j’en crois les commentaires d’évêques, il est d’abord réaliste. Mais je ne crois pas qu’il soit résigné, pas du tout. Il veut que sa vie, son épiscopat, servent. En fait, je crois que ça n’a pas de sens d’être optimiste ou pessimiste. Il y a une réalité, il faut essayer de la comprendre, comprendre, pas juger. Ensuite, on peut agir. J’ai l’impression que depuis trop longtemps (plusieurs siècles), nous, les chrétiens, et spécialement les chrétiens catholiques, nous ne faisons que réagir. Le monde change, et nous réagissons, pour ou contre (en général, contre). Il nous faut nous replacer dans le monde en acteurs, et non en dehors, en observateurs ou contempteurs.
SB : Tous vos livres traitent de l’Église dans laquelle nous vivons. Vous décrivez des situations difficiles avec beaucoup de lucidité et de réalisme. Vous pointez aussi les sources de joie et de bonheur que l’Église porte en elle. Quelle est votre espérance pour l’Église ? Comment s’exprime-t-elle chez Marc ?
PdP : Mon espérance pour l’Église, c’est l’espérance de l’Église. On ne peut ni ne doit distinguer les deux. Et l’espérance, l’Église la reçoit de Dieu. C’est une parole de Salut pour tous et pour chacun. Le salut, ça veut dire quoi aujourd’hui ? C’est la question centrale. Pour vous ou moi, qui avons « franchi le pas », qui sommes au Christ, autant que nous le pouvons et nonobstant nos tragiques faiblesses, cela va « sans dire ». C’est le sens profond de notre vie.
Mais les choses qui vont sans dire vont mieux en les disant. Nous avons un immense effort à faire pour « inculturer » notre espérance. Il ne faut pas essayer de transformer les femmes et les hommes d’aujourd’hui en femmes et en hommes d’il y a mille ans ou deux mille ans afin qu’ils aient accès au Christ et au Salut. Il faut faire l’inverse, leur rendre le Christ et le Salut présents, ici, maintenant. C’est un immense chantier, et à défaut de trouver un providentiel saint Paul, il faudrait mieux tous nous y atteler, et vite. C’est ça, l’obsession de Marc. Je crois que c’est et sera l’obsession de tous mes personnages parce que c’est la mienne.
SB : Vous « croquez » avec parfois beaucoup d’humour, mais souvent sans concession, la situation de l’Église de France. Quels sont ses principaux défis aujourd’hui ?
PdP : Arrêter d’avoir peur et regarder ses richesses. Le comptage, quantitatif et comparatif est un mauvais instrument de mesure. Surtout si on mesure le nombre de vocations sacerdotales et le nombre de pratiquants réguliers. Là, on conclut ; tout baisse, et tout va disparaître. D’où les tentations de « bunkerisation ». Mais si on compte tous les gens qui sont capables de dire « nous » quand ils parlent de l’Église, tout ceux et celles qui dépensent sans compter leur temps dans les paroisses, les aumôneries de jeunes, d’hôpitaux, dans les mouvements et dans les organisations caritatives. Si on regarde le formidable mouvement qu’à fait naître un petit texte comme « Aller au cœur de la Foi », sur la catéchèse, simplement, parce qu’il y avait l’appel lancé par les évêques responsables, à tous et à toutes : « Écrivez-nous ». Il y a eu des milliers de réponses, aussi bien individuelles que collectives. On a vu là, en grandeur réelle, une incroyable énergie disponible. C’est là qu’est notre trésor. Il faudrait aussi faire le bilan de tous les gens qui ont été formés, tant au niveau paroissial que diocésain, ou national. C’est une richesse immense qui est comptée pour rien ou presque rien. Ce n’est même pas un trésor caché, c’est une mine à ciel ouvert !
SB : Rien n’est épargné à Marc. Et lorsque la crise existentielle touche à sa fin, le voici précipité dans les « crises » ecclésiales que nous avons connues au début de 2009. Comment avez-vous décidé de faire réagir Marc ?
PdP : En fait, quand j’ai commencé le livre, je n’imaginais pas que nous allions faire face à un telle crise concentrée en si peu de temps. Rapidement, il m’est apparu que mon évêque ne pouvait pas ne pas se frotter à cette réalité. J’avoue que ça ne m’arrangeait pas. J’avais déjà mis mon personnage en état d’urgence avec une menace grave sur sa santé, le pauvre n’avait pas besoin de ça en plus. Il m’a fallu plusieurs mois pour décider de la place que je donnerais à ces évènements, parce qu’il a fallu que je les vive « dans la peau » de Marc, et Marc, ce n’est pas tout à fait moi. Au final, ça occupe à peine 15% du livre.
SB : Avez-vous reçu des témoignages d’évêques qui ont lu le livre ?
PdP : Quelques uns, directement et indirectement, tous très positifs. J’espère qu’il y en aura d’autres, mais le livre a tout juste un mois de vie publique, et les évêques n’ont pas beaucoup de temps à eux, j’en sais quelque chose… Enfin, ils vont aller à l’Assemblée de Lourdes, ils auront peut-être un peu de temps pour me lire ! (rires). Mais vous savez, je suis un auteur très chanceux. Mes lecteurs m’écrivent beaucoup, et ils écrivent toujours pour me dire des bonnes choses. Permettez qu’ici, je les remercie pour leur fidélité. C’est à cause d’eux que j’écris.
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Quelques recensions :
- Pietro de Paoli, Vatican 2035, Paris, Plon, 2005. [↩]
- Pietro de Paoli, Dans la peau d’un évêque, Paris, Plon, 2009. [↩]
- Pietro de Paoli, 38 ans, célibataire et curé de campagne, Paris, Plon, 2006. [↩]
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Cher Pietro, L’exemple d’ « Aller au coeur de la foi » est excellent pour dire la capacité que les chrétiens ont à se mobiliser, à proposer, à « partager »… mais également pour dire les difficultés (je n’ose écrire l’incapacité) que l’Eglise institutionnelle a à transformer l’essai. Beaucoup d’amis ont souffert d’avoir cru que leur engagement ou leurs paroles pourraient changer les choses, apporter un air nouveau, ouvrir l’Eglise aux questions contemporaines. Ils n’étaient pourtant pas de dangereux réformateurs ! L’Eglise est peut-être experte en humanité mais visiblement pas en ressources humaines et en communication. Je vous remercie pour ce que vous écrivez et particulièrement de l’amitié que vous me faîtes en publiant chaque lundi sur mon blog un de vos « 100 mots de la foi ». ( http://berulle.over-blog.com/categorie-11148372.html ) B.
Excellent, Pietro, sur ce coup-là ! j’aime particulièrement « arrêter d’avoir peur et regarder ses richesses ». C’est finement joué… Sacrément bien vu… Mais de quoi avons-nous peur (enfin, sommes-nous tentés d’avoir peur) ? je vois la peur du déclin, qui nous hante et qui hante Marc, et plus encore ses confrères et voisins, tout au long du récit. Mais je vois encore plus la peur du monde qui nous entoure. C’est facile de se dire « si l’Eglise décline, c’est à cause de la société qui est mauvaise ». C’est l’autre version du plus classique « si l’Eglise va mal, c’est à cause des curés qui font de mauvais choix ». Dans les deux cas, c’est la peur qui prime, alors que nous devrions être persuadés que Dieu ne laisse jamais tomber son peuple, et nous interroger sur le chemin sur lequel il nous entraîne.
Je penses qu’il ne faut pas faire ces livres des récits biographiques. Ce sont des romans points final. Je ne me suis pas retrouver dans le roman sur le curé de campagne. Vouloir dépeindre de l’intérieur la vie d’un prêtre c’est bien mais quand on ne l’est pas… En cas comme prêtre je ne m’y suis pas reconnu.
je trouve très juste cette phrase : « Et c’est ce qui m’a été le plus « coûteux ». J’ai trouvé ça très impudique d’entrer dans l’intimité de la vie de prière d’un homme, dans son cœur à cœur avec le Seigneur. » : ça explique beaucoup la difficulté du témoignage, même au quotidien. Je crois qu’il ne faut pas dépasser ce qui nous semble juste sous prétexte de faire du chiffre, d’atteindre des objectifs quantifiés, comme de bons commerciaux du Seigneur. Il nous a dit de prier pour que le Père envoie des ouvriers à sa moisson, pas de sur-agir…
Et si nos chiffres n’étaient pas Ses chiffres? Si une messe concélébrée avec une foule de 5000 personnes lui paraissait plus souhaitable qu’une paroisse quasi vide? je ne dis pas que ce soit le cas, mais qu’en savons-nous? avec quels instruments de mesures jaugeons-nous l’Eglise? Les modes de vie ont changé, les transports, le temps libre aussi; l’Eglise a peut-être exactement le visage qui lui convient ? Qui peut le savoir? A quoi servent nos pessimismes?
Je ne dis pas ça pour faire du bisounours-isme, mais pour souligner que nos déceptions, nos désespoirs, prennent souvent racine sur nos désirs ou nos espoirs déçus, et mille espoirs humains ne font pas une Espérance, mille désirs ne font pas une Promesse -même s’ils la dessinent parfois en creux…-.
à l’aune de quelles superficialités humaines ne mesurons-nous pas le poids de chaque âme, de chaque éternité de bonheur que l’Eglise sauve chaque jour? un sacrement du Pardon, un sacrement des malades, une messe, un baptême, un mariage, une prière, un acte de foi: c’est notre quotidien de chrétiens, c’est le quotidien, encore plus, des prêtres, c’est la (seule?) raison d’être des évêques. Réfléchissons à l’éternité en Dieu d’une seule âme, ou à son enfer, et nous verrons qu’elle justifierait à elle seule toute l’histoire de l’Eglise avec toutes ses vicissitudes!
Quand on est revenu de loin, on s’en rend peut-être mieux compte…
J’aime beaucoup aussi cette phrase : « Il ne faut pas essayer de transformer les femmes et les hommes d’aujourd’hui en femmes et en hommes d’il y a mille ans ou deux mille ans afin qu’ils aient accès au Christ et au Salut. Il faut faire l’inverse, leur rendre le Christ et le Salut présents, ici, maintenant. » : On croirait revivre le premier concile! Je ne sais pas si la situation de l’Eglise est meilleure ou pire aujourd’hui qu’elle ne l’a été un jour dans le passé. Comment l’évaluer? Quel le est l’unité de mesure du « petit reste »? Devons-nous l’évaluer?
Je crois qu’on ne devrait voir que chaque personne, chaque âme, et l’aider, désirer l’aider, prier Dieu pour qu’il nous donne de le faire et qu’il fasse ce que nous ne pouvons pas faire, ce que nous ne devons pas faire. Et pour aider une âme (je ne dis pas que j’aide des âmes! j’en ai une, c’est tout), je ne connais, de plus en plus, qu’un seul moyen : c’est de l’aimer. concrètement. Parfois très concrètement Parfois, il est bon de le manifester, de le dire, de le prouver. Mais ça engage, c’est glissant, c’est sujet à jugement, alors on préfère trop, en France, ne pas aimer, et laisser l’autre à son isolement. Parfois c’est une paroissienne âgée …parfois c’est un prêtre. C’est pour ça que j’aime bien cette idée de communautés, de petites cellules paroissiales, de fraternités autour de la Parole, pour que l’amour puisse circuler, puisse se dire, sans ambigüité, sans être trop seuls. Mère Térésa avait fondé une association de laïcs qui pourrait peut-être un jour se démultiplier ainsi ( http://www.amazon.fr/Fraternit%C3%A9-Universelle-M%C3%A8re-T%C3%A9resa/dp/2853133664 )
Bonsoir, avec beaucoup d’étonnement je lis beaucoup d’éloges… Je viens de livre « 35 ans… » cette nuit et je l’ai trouvé très malsain. L’histoire d’un prêtre qui n’aime ni son église ni sa vocation… Une critique malsaine et malhonnête(dans le sens où elle est sentimentaliste et peu objective) des positions morales de l’Eglise. Certes certaines réflexions sont très intéressantes concernant la vie d’un curé à la campagne, dans un diocèse en proie à la crise des vocations, mais le livre a de quoi décourager plus d’un jeune se posant la question de l’appel à la prêtrise. Enfin je ne juge qu’un livre. Les autres sont peut-être d’un autre niveau… Sinon joyeux noël à tous!
Ce matin lors de la réunion de notre équipe bibliothèque paroissial, le livre « 38 ans célibataire, curé de campagne » a été présenté et apprécié. Malheureusement, et à mon grand regret, il ne pourra rejoindre les rayonnages, un ancien curé (jeune) ayant catégoriquement « mis à l’index » cet ouvrage. Il pourrait décourager les vocations… Personnellement le cheminement de Marc m’avait touché et donnait une image vraie du prêtre, sans piédestal . Je n’ai pas encore lu « Dans la peau d’un évêque » et ne sais pas s’il franchira la « censure ».