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Le site qui sonne les cloches

La deuxième mort de saint Irénée de Lyon

Ma paroisse, je ne l’ai pas choisie : c’est celle de mon secteur. Elle est en haut d’une colline : Lyon en a deux, « une qui travaille et une qui prie », une appelée Croix-Rousse qui est une icône de l’histoire ouvrière et une appelée Fourvière, où trône une basilique de style néo-stalinien byzantin célèbre dans le monde entier.

Ma paroisse se situe donc sur la colline de Fourvière. A première vue, l’église  ne vous tape pas dans l’œil : un grand bâtiment blanc d’aspect très XIXe, et du XIXe le plus néo-classique qui soit, entouré d’un grand mur.

Dans ma paroisse, le curé s’appelle Franck, et il fait reculer à lui seul de pas mal d’années la moyenne d’âge des prêtres diocésains. Le dimanche, ma paroisse affiche sa bonne santé avec une assemblée hétéroclite, composée des étudiants de la résidence universitaire toute proche, des nombreuses familles avec enfants en bas âge, des religieuses des cinq ou six plus proches congrégations, de retraités aussi. J’aime profondément ma paroisse, sœur Michèle de la communauté du Cénacle à qui je peux laisser mes enfants pendant que je suis à la messe, les mamans du caté qui prennent le café ensemble après la messe du mardi matin, les têtes nouvelles ou connues que j’y croise le dimanche.

Dans ma paroisse, pas de querelles entre anciens et modernes. Il y a de la place à la fois pour l’adoration du Saint-Sacrement chaque mois et pour se montrer attentif aux demandeurs d’asiles tout proches.

Comme beaucoup, j’en suis fière, de ma paroisse.  Il faut dire qu’elle est unique à plusieurs points de vue. Unique pour moi parce que je m’y suis mariée, parce que mes enfants y ont été baptisés. Unique aussi parce qu’elle est construite sur les reliques d’un des plus grands personnages de l’Eglise universelle.

Il s’appelait Irénée. Saint Irénée, Père de l’Eglise, Docteur de l’Eglise, patron de l’œcuménisme. Ça, c’est pour les titres. L’Occident où il a passé l’essentiel de sa vie et qui lui doit tant se souvient à peine de lui ; mais de Moscou à Istanbul en passant par Jérusalem et Athènes, c’est une star. C’est le deuxième évêque de Lyon. Il a vécu au IIe siècle de notre ère, il serait mort en martyr. Il est fêté le 28 juin chez les catholiques et le 23 août chez les orthodoxes.

Il existe des sites très bien fournis qui vous expliqueront mieux que moi les différents épisodes de sa vie. Une anecdote, simplement, pour vous donner une idée de la carrure du bonhomme. Il y a deux ans de cela, on murmurait dans certains couloirs romains qu’une rencontre entre Benoît XVI et le patriarche Kyrill de Moscou, qui scellerait la réconciliation entre orthodoxes et catholiques, se ferait… dans l’église de ma paroisse, où repose Irénée. Vrai ou faux, ce murmure en dit long.

Retenez d’Irénée qu’il avait eu des intuitions géniales, qui ne seront confirmées que plusieurs conciles plus tard, notamment sur la Trinité. Son style incisif, ironique parfois, clair toujours, en fait un écrivain d’une modernité rare et un communiquant de première. Une de ses formules choc, vous la connaissez tous, pour peu que vous ayez assisté à une séance de caté ou à un sermon de Noël : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Dix-huit siècles plus tard, on n’a toujours pas trouvé plus simple ni plus efficace pour expliquer le cœur de la foi chrétienne.

Patron de l’œcuménisme, il peut le revendiquer à plus d’un titre. Outre le fait qu’il a évité un premier schisme entre Orient et Occident grâce à ses interventions auprès du pape de l’époque, c’est lui, par exemple, qui le premier atteste de la canonicité des quatre évangiles que catholiques, orthodoxes et protestants  reconnaissent encore aujourd’hui, bien avant que le canon officiel ne lui donne raison. Pour connaître Dieu, dit-il, la Bible seule suffit : un sola scriptura quatorze siècles avant Luther qui devrait enchanter les protestants. C’est lui encore qui élabore le concept de tradition (au sens catholique du terme), à savoir que ce texte biblique doit être transmis fidèlement de génération en génération grâce à la succession des apôtres (évêques).

Bref, Irénée est un incontournable du christianisme, au même titre que Paul ou Augustin. Ses reliques, ainsi que celles de plusieurs martyrs de Lyon, sont conservées dans l’église de ma paroisse depuis le Ve siècle. On ne sait trop quels os appartiennent à qui, d’ailleurs ; durant les guerres de religion, des protestants détruisirent l’église qui abritait les ossements, et leur sauvegarde n’est due qu’aux quelques catholiques qui, une fois la nuit venue, ramassèrent les os épars qu’ils purent retrouver.

Ma paroisse porte les marques successives de cette histoire riche et mouvementée. A la sortie de la messe, les enfants jouent à grimper sur des espèces de monolithes qui sont en fait les sarcophages d’une nécropole paléochrétienne. On y a même découvert quelques sépultures datant du Moyen-Âge. La crypte abritant les ossements des martyrs date du IXe siècle. Sur la façade Nord, un tout petit pan de mur remonte, lui, au Ve siècle. La plus grande partie du bâtiment a été entièrement reconstruite au XIXe siècle.

Depuis quatre ans, ma paroisse s’écroule. Le plafond tombe et les deux nefs latérales sont condamnées par de jolies bâches de plastique, du bois et du contreplaqué. Régulièrement, on célèbre à la bougie, sans micros, sans orgues, sans chauffage, tant le système électrique souffre de la dégradation du bâtiment. Rassemblés en association, les paroissiens se battent pour que la mairie de Lyon respecte la loi et entretienne notre église. Il a fallu tempêter sans relâche, agiter le vilain terme d’entrave à l’exercice du culte. Il semble qu’à force de rouspéter, les travaux doivent démarrer ce mois de janvier. C’est ce qu’on nous dit. Ce qui est certain, c’est qu’en plein cœur de Lyon, une paroisse à l’histoire unique en France célèbre la messe dans des conditions de sécurité douteuses, et que l’immigré turc le plus admiré du christianisme voit l’église où il repose tomber en ruines.

Certes, la situation de ma paroisse n’est pas la plus catastrophique de France, elle ne connaît malheureusement que le sort commun à beaucoup d’entre elles. Certes, dans le budget d’une mairie, il n’y a pas que les chrétiens et les vieilles pierres. Mais voilà, l’église de ma paroisse est le témoin d’une histoire unique, et je reste convaincue que si elle finit par s’écrouler, même si les chrétiens iront célébrer ailleurs – le lieu importe peu – c’est Lyon tout entière qui y perdra un peu de son âme.

Pour les travaux, je vous dirai si la mairie tient ses promesses et si le chantier débute bien en janvier. De votre côté, si le cœur vous en dit, il y a une souscription qui est lancée afin de financer la restauration intérieure de l’église (à la charge du diocèse). Il manque 50 000 €, ce n’est pas rien, et ça se passe ici.

Parce que sans parler d’une hypothétique rencontre Benoît XVI-Kyrill Ier,  si le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomeos Ier, revient à Lyon et qu’il est accueilli comme la dernière fois entre deux bâches et trois planches pour vénérer les reliques d’un des plus grands saints catholiques ET orthodoxes, franchement, j’aurais un petit peu honte et un petit peu mal à mon œcuménisme.

Pas vous ?





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13 Commentaires

  1. J’ajoute que saint Irénée est le patron d’un séminaire qui existe depuis 1659 et a vu passer le bienheureux Antoine Chevrier, saint Jean-Marie Vianney… et formé tant d’autres bons prêtres. Oui, je sais, moi aussi je prêche pour ma paroisse :)

    Plus sérieusement, c’est une joie d’avoir vécu tout près de Saint-Irénée pendant les deux ans qui ont précédé l’ouverture du nouveau séminaire place de Fourvière, de venir prier, célébrer dans l’église ou la crypte. Comment peut-elle être laissée en si mauvais état ?

  2. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Bon courage : j’espère que les travaux auront lieu. Et juste pour rendre à César… : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » n’est pas d’Irénée, mais d’Athanase (Discours sur l’Incarnation du Verbe, 54,3). Mais on l’attribue très souvent à Irénée, d’autant plus facilement qu’il exprime plusieurs des idées très similaires ; mais jamais dans cette formulation ramassée et efficace!

  3. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Oui j’espère de tout coeur avec vous que les travaux commenceront et ce sera sans doute mon souhait pour l’an neuf! Chez moi aussi, les églises ne tiennent pas toutes debout…enfin, les bâtiments parce que les paroissiens, eux, sont encore solides!

  4. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Les églises ont été volées par l’Etat il y a quelques dizaines d’années. Si beaucoup ne sont plus fréquentées, et on comprend que pour le budget d’une petite commune cela puisse poser problème,ce n’est pas le cas de la vôtre. Et quand on voit les mesures prises par les municipalités; parfois ridicules, pour se mettre à l’abris d’accidents et donc de plaintes, toujours mauvaises pour l’image, vous pourriez peut-être jouer sur ce terrain là ? Bon courage

  5. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @fradrien: La phrase exacte d’Irénée, vous faites bien de le souligner, est effectivement moins lapidaire: « Car telle est la raison pour laquelle le Verbe s’est fait homme, et le Fils de Dieu, Fils de l’homme : c’est pour que l’homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive, devienne fils de Dieu. » (Adversus Haereses, III,2). Il faudra deux siècles supplémentaires pour qu’Athanase condense effectivement la formule!

  6. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    @ jibdedij: « Volées par l’Etat » me semble un peu fort, même si la chose ne s’est pas faite partout dans la douceur, quel diocèse aujourd’hui pourrait supporter le poids de l’entretien des bâtiments d’Eglises? En revanche, il appartient à l’Etat de respecter la loi. Mais on en arrive à des situations ubuesques! par exemple, dans cette paroisse d’Arras http://www.lavoixdunord.fr/Locales/Arras/actualite/Autour_d_Arras/Secteur_Arras_Nord/2009/10/05/article_chauffage-de-l-eglise-en-panne-entre-la.shtml , le chauffage a été mis uniquement pendant les offices, par souci d’économie.La facture échoit donc à la paroisse. Or s’il avait été mis tout le temps, au prétexte de la conservation du bâtiment, la ville aurait payé!

  7. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    vous catholiques êtes bien plus aidés du fait de la loi de 1905 que nous autres protestants. Mais je suis content du soutien de la ville de Lyon à votre paroisse. Nous lançons nous aussi une souscription pour le temple bancel et ne pouvons hélas bénéficier du même soutien que vous du fait de la loi. http://www.erfbancel.com

  8. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Moi ma paroisse c’est Saint-Pierre, qui dit mieux ?

    Blague à part Natalia c’est un plaisir de te lire après t’avoir entendue si souvent. Pour les relations avec la mairie, c’est plus facile dans les petites villes. Mais ne calez pas ! Les maires n’aiment pas les manifestations de cathos trop bruyantes, surtout à l’approche d’échéances électorales. Enfin, pour une citation incontestable de Saint Irénée : « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu ».

    @ Romain : les catholiques ne sont pas plus aidés que les protestants du fait de la loi de 1905. C’est juste qu’ils ont refusé de l’appliquer, et ils ont payé cher ce refus ; mais c’est vrai, le modus vivendi qu’il a bien fallu trouver alors les a soulagés d’un gros fardeau, puisque les églises construites avant la loi de séparation ne sont plus leur propriété. Les charges incombent, bien sûr, aux communautés. Les associations diocésaines sont toutefois propriétaires de tout ce qui a été construit avant 1905, ce qui en 100 ans représente un patrimoine beaucoup plus important, et donc des charges plus considérables, que du côté réformé : dans la seule ville de Dijon, 10 églises paroissiales (dont certaines énormes), et 4 chapelles (conçues pour accueillir entre 100 et 300 personnes, ce qui n’est pas rien).

    @Jibdedij : Les églises n’ont pas été volées par l’Etat. Elles étaient attribuées par la loi de 1905 à des associations cultuelles, qui n’ont pas vu le jour à cause du refus, justifié, de saint Pie X. il a donc fallu leur trouver un propriétaire ; le compromis trouvé alors (les communes pour les églises et l’Etat pour les cathédrales, l’Eglise catholique restant unique usagère) donne aujourd’hui pleine satisfaction.

    Et sinon, bonne année à tout le monde.

  9. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Un jour, il faudra que je fasse un billet sur cette fichue loi de 1905… Elle continue à faire couler de l’encre et des pixels… Mais, mine de rien, elle permet d’éviter des situations comme celle du Pakistan et sa loi anti-blasphème…

  10. <<  |  <  |  >  |  >>  |  Lui répondre  |  Citer ce commentaire

    Je ne pensais pas l’église en si mauvais état ! En tout cas de l’extérieur, cela ne paraît guère. Je transmettrai cet appel au don dans mon entourage, d’autant plus que j’habite un peu plus à l’Ouest de l’arrondissement…

  11. Bonjour,

    Les travaux ont commencés ? J’espère que cela ira à son terme.

    Fraternellement

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